Privatisation de la Poste : l'idée d'un référendum fait son chemin
Vu dans la presse (source : Libération, très au sujet en ce moment) :
« La Poste : l’idée du référendum fait une première tournée prometteuse
L’appel lancé hier par Libération pour un référendum sur l’ouverture du capital de la Poste fait son chemin. Une consultation des Français sur cette privatisation partielle (une idée initiée par les syndicats FO-com qui a reçu le soutien de la CFTC et de Sud-PTT) «serait légitime», a expliqué hier Jean-Christophe Le D., secrétaire confédéral de la CGT. «Nous considérons que les entreprises publiques sont la propriété collective de la nation. Ce sont les Français qui les ont construites, ce sont les Français qui les ont financées. Il serait légitime de demander l’avis de l’ensemble des Français», a-t-il expliqué sur BFM.
Sans se prononcer pour une consultation populaire, les leaders des partis de l’ex-gauche plurielle - à l’exception des Verts - réunis hier, au sein de leur «comité de liaison», ont décidé de lancer une pétition contre l’ouverture du capital de la Poste, prévue en 2011. «Il faut qu’on lève des millions de signatures par rapport à un mauvais projet qui aboutirait à retirer la présence des services publics sur le territoire», a assuré François Hollande. Quant à Jean-Pierre Chevènement (MRC), il a évoqué une réunion «constructive» sur la «dangereuse privatisation» de l’entreprise.
Quelques uns de ces partis (le PS, le PCF avec la LCR, les Verts), des associations (Attac, le Dal) se retrouveront ce soir à la Bourse du travail à Paris pour évoquer avec les syndicats le référendum et aussi l’appel à la grève chez les postiers, le 23 septembre. Du côté du PS, d’Attac, dans le monde associatif ou de la recherche, les contacts se poursuivent. Le Réseau européen des missions publiques, lieu d’échanges sur les missions de service public s’est dit lui aussi favorable à cette piste de la consultation des citoyens, telle que l’autorise la nouvelle rédaction de l’article 11 de la Constitution, révisée en juillet.
«Nous devrions être en capacité de présenter un appel au référendum jeudi [ce soir]», pronostique Régis B. de Sud-PTT. «Il faut une campagne la plus large possible», explique un des partisans du vote, la démarche étant «d’agréger autour de l’initiative les cercles les plus larges possibles, y compris chez les intellectuels pour brasser toutes les pistes sur comment financer le service public».
Formation politique indispensable pour que la proposition de loi référendaire aboutisse au Parlement, le PS commence à s’interroger sur l’opportunité d’une consultation. Mardi soir, devant le bureau national, l’eurodéputée Marie-Noëlle Lienemann a suggéré que le parti s’engage dans cette voie. »
A noter ce texte de l’écrivain Benoît D. dans la même édition. A méditer…. :
« Privatisation de la Poste : pour qui ? pour quoi ?
Benoît D. écrivain.
QUOTIDIEN : jeudi 4 septembre 2008
Cet été, sur une route perdue des Alpes où le réseau du portable n’accrochait guère, je suis entré dans une salutaire cabine téléphonique. Le tarif y est vingt fois plus élevé qu’avant la déréglementation des télécommunications (3 euros pour un appel local, contre un franc il y a dix ans), mais j’étais, somme toute, satisfait de bénéficier d’un tel service d’urgence. Sans me plaindre, j’ai donc introduit ma carte de crédit pour informer l’hôtel, où je me rendais, d’un retard imprévu. N’ayant pas le numéro sur moi, j’allais machinalement composer le «12», quand je me suis rappelé que le 12 avait disparu, remplacé par une flopée de nouveaux services dont je n’avais pas mémorisé les numéros, tant leur publicité tapageuse avait introduit de confusion dans mon esprit. Un de ces numéros figuraient probablement sur le panneau à l’intérieur de la cabine. Mais non, aucun n’était inscrit, respect de la concurrence oblige. Embarrassé, j’ai fini par composer le 12, à la recherche d’un indice. Une voix préenregistrée m’a aussitôt rappelé que le 12 était remplacé par des numéros à six chiffres, «commençant par 118» - mais sans m’en dire d’avantage, toujours par respect de la concurrence libre et non faussée. Pour le reste, elle m’invitait à consulter un site Internet, chose fort simple pour le voyageur égaré sur une petite route de montagne. Désemparé, j’ai fini par sortir piteusement dans ce village presque désert pour interroger les habitants qui n’en savaient guère plus que moi. Dix minutes plus tard, à mon grand soulagement, un homme mieux renseigné que les autres m’a toutefois délivré un numéro de renseignements. Retour dans la cabine. Introduction de la carte de crédit. Appel facturé 1,35 euro, plus onze centimes la minute, soit dix francs au minimum (il me semble bien que les renseignements étaient gratuits, avant, dans les cabines). Quelques sonneries plus tard, j’ai posé ma question à une aimable jeune fille au fort accent qui, probablement, travaillait en Afrique du Nord, sans protection sociale, pour un salaire très inférieur à celui d’une ex-fonctionnaire française désormais au RMI - ce qu’un ami furieusement libéral me vantait l’autre jour comme le nécessaire «nivellement par le bas». Je me suis alors rappelé, dans un souvenir radieux, ces discours des politiciens et des économistes nous assurant, il n’y a pas si longtemps (à propos du téléphone comme du reste), que privatisation et libre concurrence ouvriraient des jours heureux dont chacun bénéficierait : le travailleur, l’entreprise et surtout le consommateur qui paierait toujours moins cher et bénéficierait d’un service toujours plus efficace.
Pourquoi donc, aujourd’hui, tout me paraissait-il nettement plus compliqué et beaucoup plus cher ? Les partisans du système ne manqueront pas de faire amende honorable, en m’assurant que les renseignements téléphoniques constituent l’un des rares exemples où le système de libre concurrence n’a pas bien fonctionné. Mais, tout de suite après, ils me promettront un avenir radieux pour la Poste prochainement privatisée, en utilisant les mêmes arguments fallacieux. Après m’avoir rappelé la désinvolture des postiers (parfois exaspérante au guichet), ils vanteront les vertus de la concurrence pour tout améliorer. Il me promettront l’efficacité, la baisse des coûts, et affirmeront, une fois encore, que j’ai tout à gagner dans la liquidation des services de l’Etat. Il me semblait pourtant que ceux-ci me permettaient (pour le courrier, le téléphone, l’électricité, l’eau, le gaz) de me regarder comme un usager bénéficiant de droits, et non comme un client plus ou moins satisfait. Tout en écoutant d’une oreille attentive, je songerai qu’au bout du compte, je préférais le personnel efficace et gratuit du téléphone public aux standards inaccessibles et aux forfaits incompréhensibles de France Telecom privatisé. Oserais-je donc affirmer que la «concurrence libre et non faussée», si ardemment encouragée par Bruxelles, n’améliore pas toujours notre existence, et la complique en regard des grands services publics ?
La machine idéologique infatigable voudrait nous persuader que tout marchait «moins bien», sous le contrôle de l’Etat. L’idée que l’Etat était un mauvais gestionnaire est une imposture, pour quiconque se rappelle la prospérité de l’ancienne social-démocratie française ou allemande, en regard de la grande déprime actuelle. Pourtant, l’unique obsession des pouvoirs publics reste de tout abandonner dans la jungle mondialisée. Il y a donc fort à parier que le service postal privatisé, après s’être engagé sur quelques missions de service public, ne tardera pas à revoir ses services à la baisse et ses tarifs à la hausse, sous prétexte que la conjoncture l’y oblige. Ce système-là, qui ne vise pas à équilibrer gains et pertes, mais qui veut rentabiliser la moindre opération, ne permettra pas longtemps au facteur de desservir une maison perdue, quand chacun pourrait utiliser sa voiture pour retirer son courrier au guichet le plus proche (qui, de regroupement en regroupement, sera de plus en plus éloigné). Les principaux bénéficiaires de cette évolution sont quelques hauts fonctionnaires en charge des services publics qui argumentent sans relâche pour la privatisation et en façonnent les contours, avant d’en recueillir le fruit juteux sous forme de salaires et de participations scandaleuses. Après avoir préparé les «nécessaires réformes», ils quittent le giron du service public pour se désigner patrons des nouvelles entreprises privées (regardez le nombre d’anciens énarques parmi les patrons du CAC 40). Avec ses défauts, le grand service public répond du moins à l’intérêt collectif. Voilà pourquoi - moi qui déteste tant les manifestations - j’irai volontiers manifester contre la privatisation de la Poste ; à condition que mon facteur perde cette nouvelle habitude de glisser les avis de recommandés dans la boîte aux lettres, au lieu de monter à mon appartement pour me les remettre, comme il faisait jusqu’alors ! »
Dernier ouvrage paru : les Pieds dans l’eau, Gallimard.